Drame de Bafoussam. Franklin L. Kamtche : Comme si les Camerounais découvrent les catastrophes

cameroun24.net Le 19 novembre 9491 Opinion Imprimer Envoyer cet article à Nous suivre sur facebook Nous suivre sur twitter Revoir un Programme TV Grille des Programmes TV Où Vendre Où Danser Où Dormir au Cameroun
Un observatoire national des risques (ONR) est censé fonctionner au Ministère de l’Administration territoriale et partant, anticiper sur la prévention et la gestion des catastrophes au Cameroun écrit Le Jour.

Depuis le weekend dernier, la polémique enfle sur la gestion des fonds débloqués par le Président de la République, en faveur des sinistrés de l’éboulement de Gouache, cette localité de l’Arrondissement de Bafoussam 3ème, où la terre s’est refermée sur une partie de ses populations, la veille de la prise de service du nouveau sous-préfet, le 28 octobre 2019. En désespoir de cause, les autorités administratives locales, qui ont voulu maintenir un black-out questionnable sur les 200 millions mis à leur disposition, ont été obligées de commander la publication des chiffres, après quelques jours d’une communication chaotique. L’on apprend alors que les familles de chaque victime ont reçu la somme de 1 250 000F, hormis les frais de corbillard, 100 000F et d’autres, notamment le traitement des corps mutilés et les frais de morgue, les tenues des défunts et autres cérémonies traditionnelles. Alors même que le principe voudrait que l’argent ne fasse pas de bruit, les Camerounais se sont emparés de ce nouveau filon de pédantisme, une semaine après la descente tonitruante sur le site de la catastrophe des leaders politiques de toutes obédiences. Même le deuil national décrété en hommage des victimes, le 9 novembre suivant, n’a pas suffi pour taire les intrigues financières.

Depuis lors et comme s’il fallait ce déclic, nos chaines de télévision, toutes caméras dehors, recherchent et présentent des sites potentiels de risques encourus par des populations insoucieuses, qui trouvent que c’est Dieu qui les garde ! Des rochers centenaires sont subitement découverts et présentés comme des tueurs virtuels ; des pans de nos villes construits sur des drains apparaissent subitement comme dangereux, même pour ceux qui y vivent de manière insouciante depuis des décennies. Des explications tropicalisées accompagnent ces découvertes pas du tout surprenantes. Une route coupée à Bandja ? Les « koungang » recourent à un boa enroulé autour d’un vieux canari pour trouver la cause d’un phénomène pourtant prévisible et ayant donné des signes annonciateurs. Une route affaissée à l’intérieur de nos villes ? Les notables sont fâchés, à défaut d’y loger leurs totems ou d’attendre à manger. Il faut, dit-on, « faire la tradition », même si on ne dit pas laquelle, par qui et pourquoi. Depuis le 28 octobre 2019, les explications vont bon train, mais ne rassurent pas.

Or le fait n’est pas nouveau. Depuis 2002, le Ministère de l’Administration territoriale, à travers sa Direction de la Protection civile, avait entrepris de publier, chaque année, le Rapport sur l’état de la protection civile au Cameroun (REPC). Du vivant du Dr JeanPierre Nana, un fonctionnaire qui aura passé presque toute sa carrière à travailler sur la question, au point d’être pendant six ans le président de l’Organisation internationale de protection civile (OIPC) dont le siège est à Genève en Suisse, une équipe privée s’évertuait chaque année, presque sans moyens, à produire ce précieux document, qu’un Marafa Hamidou Yaya se faisait le plaisir de lire d’un bout à l’autre, avant d’autoriser la publication. Depuis la mort subite de ce directeur et l’arrivée à l’AT des sécurocrates, l’impression générale est qu’on découvre la protection civile à la télévision, lors des catastrophes comme le déraillement du train d’Eséka, la rupture des digues à l’Extrême Nord ou le glissement de terrain de Gouache. Sous un visage pitoyable. « Donc la protection civile existe au Cameroun ? », réagissait il y a peu un colonel français à la retraite, en voyant avec nous l’amateurisme avec lequel les membres de cette institution se déploient sur le terrain. Pour avoir contribué à un niveau de responsabilité respectable à la rédaction de ces rapports, nous n’ignorons pas l’orgueil avec lequel nombre de sous-préfets nous accueillaient sur le terrain, n’oubliant jamais de nous demander à quelle promotion de l’ENAM nous appartenions. Et pourtant !

Le REPC n’a pas survécu à son concepteur. Très loin des préjugés des autorités administratives, qui devaient s’en servir pour éduquer les populations à « la prévention des risques et la gestion des catastrophes », le rapport faisait en même temps une cartographie des risques et une prospective des actions à mener pour anticiper sur les situations de crise. En raison de la prévalence sur le territoire camerounais des catastrophes de type sociologique, climato-écologique, technologique ou liée aux transports, un indicateur statistique était mis à disposition par la rédaction de Cameroon Tribune, qui se faisait le devoir de recenser tous les incidents et accidents survenus dans ce registre, au cours de la période considérée.

L’équipe rédactionnelle se chargeait alors d’interroger la mobilisation gouvernementale et de réorienter les actions à entreprendre pour sortit du cycle des catastrophes. Depuis 2015, c’est comme si rien n’a été fait et la télévision nous présente au quotidien un Cameroun où les gens habitent des « zones inconstruisibles », où des supposés autochtones vendent encore des terrains, avec l’onction juridique des autorités publiques à des acquéreurs ignorants ou calculateurs, où les restaurants populaires abondent sans pratiquer les mesures primaires d’hygiène, qu’on pratique l’autopsie traditionnelle sur des cadavres victimes d’une épidémie de choléra, que des hommes apparemment normaux habitent le long d’une piste d’atterrissage ou cultivent aux abords des rails, où le transport public des biens et des personnes est entré dans la déréglementation, etc.

Pour ne pas être pessimiste, le jour viendra où un oiseau céleste tombera sur la tête des riverains de nos aéroports et on aura, non pas 43 cercueils comme ceux qui ont choqué les consciences légères samedi dernier sur la place des fêtes de Bafoussam, devenue funérarium de circonstance, mais plusieurs dizaines de milliers. Alors seulement les Camerounais prendront conscience et commenceront à agir avec raison. La compassion des hommes politiques, qui défileront sur le site avec quelques millions de francs, n’y fera rien. L’Etat sera alors assez riche pour trouver des frais funéraires conséquents à partager ou dédommager les familles, comme il n’a pas su le faire lors de la catastrophe d’Eséka.

*Journaliste-expert Co-coordonnateur de la rédaction du REPC (2002 -2015)

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