Cameroun - Santé. Le calvaire des garde-malades dans les hôpitaux camerounais

cameroun24.net Le 18 octobre 9564 Société Imprimer Envoyer cet article à Nous suivre sur facebook Nous suivre sur twitter Revoir un Programme TV Grille des Programmes TV Où Vendre Où Danser Où Dormir au Cameroun
Dormant le plus souvent à la belle étoile, ces personnes qui assistent au quotidien des proches hospitalisés sont partagées entre stress et coûts élevés des soins relate le journal à capitaux privés Mutations.

L’aube est là. Il est environ 5h30mn, Anne Tjoue doit se rendre à l’Hôpital militaire de Yaoundé, «service de réanimation, pavillon D » pour faire la toilette à sa grand-mère avant la ronde du médecin. Arrivée à ce pavillon autour de 6h du matin le 2 juillet 2019, elle presse le pas, salue les autres garde-malades en prenant soin de bien les dévisager.  Elle veut se rassurer que toutes les personnes de la veille sont encore présentes. Pendant son décompte, elle constate l’absence d’une personne. « Il y a eu un décès dans la nuit. La dame qui dormait sur le premier banc a perdu son époux », lui lance timidement son frère cadet qui a passé la nuit à l’hôpital. Après un court instant de silence, elle dit à son frère : «J’ai la chair de poule».

 D’un pas lourd, elle se dirige vers la réanimation. Quand elle rentre dans la salle, la jeune femme est soulagée de constater que sa grand-mère est encore vivante. Elle la couvre de baisers. Mais elle est inquiète. « Je ne vois aucune évolution depuis notre admission ici (l’Hôpital militaire de Yaoundé, Ndlr), il y a une semaine », murmure-t-elle.

Pour avoir plus d’explications, elle se rapproche d’un personnel médical. Mais  Anne T. n’est pas toujours bien fixée sur l’état de santé de celle-ci après l’échange. « Nous sommes en train de la réhydrater. Tu sais que lorsqu’elle est arrivée ici elle était sèche », explique une dame en blouse blanche. Avant de poursuivre : « Tu sais qu’à la réa (réanimation, ndlr), soit on meurt, soit on vit. Nous faisons de notre mieux et Dieu fera le reste. Il faut juste beaucoup prier ».

S’agissant de la prière, avant de faire la toilette à son patient, elle fait une petite prière et jette un rapide coup d’œil sous le lit pour se rassurer que la bible laissée par sa tante la veille y est encore. Son cousin lui a d’ailleurs dit que dans les hôpitaux, il y a des malades «compliqués» qui peuvent parfois «échanger» leur place contre celle d’un autre malade. Anne Tjoue est arrachée dans ses souvenirs par un médecin. Il vient la prévenir d’une autre probable dépense. Sous le choc, elle implore : «Nous avons de la peine à trouver la veine. Quand bien même on réussit à la trouver,  elle finit par céder. Nous envisageons placer la perfusion par la voie centrale. Le kit coûte 25000 Fcfa et la pose (main-d’-œuvre, ndlr)  vous reviendra à 25000 Fcfa», détaille le personnel de santé. «Dr ici nous sommes à près de 100 000 Fcfa de dépenses par jour. Si entre-temps j’obtiens un peu d’argent et qu’il faille payer, dois-je me rendre à la caisse ? », interroge-t-elle. « Non. Ils n’ont pas ce kit et la pose qui coûte 25 000 Fcfa, c’est l’argent du chef», rétorque-t-il. Intriguée, la jeune dame se souvient avoir lu des messages collés sur les murs de l’hôpital indiquant que « tout se paye à la caisse ». De peur de contrarier son interlocuteur, elle répond par l’affirmative.

La toilette finie, elle contrôle les médicaments qu’il y a dans les tiroirs avant de retourner s’asseoir au  rez-de-chaussée où tous les proches des malades attendent les ordonnances. Une heure plus tard, elle entend crier : «Garde-malade Ngo Tjoue». « Oui », répond-elle. Elle gravit rapidement les marches dans l’espoir que ce jour, le bout de papier ne sera pas surchargé. Grande est sa déception lorsqu’elle constate que l’ordonnance a plutôt pris du volume. Ce jour-là, l’ordonnance tourne autour de 70 000 Fcfa. Le xeralto, [médicament régulant la circulation sanguine] qui coûte 33 500 Fcfa fait son entrée.

Avec son frère, ils se mettent à faire l’inventaire des médicaments. «J’ai laissé un salé et deux glucosés dans la chambre», se souvient-elle. Le tour des officines effectué, Anne T. revient avec des médicaments. «Où sont les huit solutés prescrits?», demande une infirmière. «J’ai acheté cinq parce que le matin j’ai laissé trois dans le tiroir », répond-elle. «Quand on dit huit, il faut acheter huit. On vérifie avant de prescrire », gronde-t-elle. Après avoir été sermonnée, elle retourne au rez-de-chaussée.

Espoir nocturne

Au rez-de-chaussée, chaque garde-malade a  sa place. En journée, ils occupent les bancs. La photographie qui en découle donne l’impression qu’il s’agit de malades venus en consultation. Certains, pour prendre un peu d’air frais, vont s’asseoir dans le hangar situé non loin de la pharmacie  à l’entrée de l’hôpital; d’autres prennent d’assaut la salle où est posée une télévision.

La nuit tombe finalement après une nouvelle journée pesante. Chacun cherche son coin. Sur des bancs ou sur le sol, l’essentiel est de trouver un endroit pour se reposer un peu. A la réanimation, trouver un espace pour s’allonger revient à chercher de l’eau dans une rivière asséchée. Certaines places sont pourtant évitées. « Ne dors pas sur ce banc. Son malade est décédé », ironise un garde-malade. Une remarque qui arrache le sourire. Dans ce service où la mort est un visiteur régulier, l’humour permet d’oublier sa peur un bref instant. Après le papotage, chacun se couche sous le froid, dans l’espoir que son proche va progressivement recouvrer la santé le lendemain. Et surtout en tenant bien son sac de peur d’être dépouillé pendant le sommeil.

Dormant à la belle étoile, le froid et le stress des ordonnances sont ce que certains garde-malades des hôpitaux ont en commun.  A l’Hôpital central de Yaoundé (Hcy), Mathias Tagne en sait quelque chose. Son frère a été  hospitalisé pendant deux semaines (du 1er au 14 août de l’année en cours). « Mon calvaire  a commencé au service des urgences. A notre arrivée, on nous a prescrit une batterie d’examens. Mon frère faisait de la fièvre, il ne mangeait plus et son regard était figé », raconte le jeune homme qui a pris une permission dans son lieu de service pour s’occuper de son frère aîné qui est veuf.

Ce fonctionnaire raconte qu’à son entrée à l’hôpital, il avait 200 000 Fcfa. Cet argent est fini le même jour sans qu’il ne s’en rende compte. «Va faire l’echodopper (examen de l’abdomen, ndlr). On ferra ensuite des prélèvements sanguins et la glycémie. Pour les prélèvements, il faut remettre une somme de 11 000 Fcfa à l’infirmière. Comme il n’arrivait pas à se gaver, le médecin a prescrit une sonde nasogastrique et vous devez donner 5000 Fcfa pour la pose », rapporte-t-il. Selon lui, pour transporter le malade d’un service à un autre, les brancardiers facturent également leur service. Etant déjà à bout de patience, Mathias Tagne sort de ses gongs et hurle: « Il faut encore payer ! Mettez une seule fois clinique et non hôpital. C’est trop ! Je n’ai plus d’argent. Je veux voir le chef service».

Lorsque monsieur Tagne  va se plaindre auprès du chef, le responsable lui demande  de dresser les portraits des employés incriminés. Pris de pitié et craignant des licenciements, Mathias Tagne se résigne et sort du bureau pour se diriger vers la pharmacie de l’hôpital. Là-bas, un produit de 4500 Fcfa manque à l’appel. Il va le faire savoir au personnel en service. «Je peux te vendre ce médicament », lui propose un homme en blouse blanche. « A combien ? », demande-t-il. « Au même prix que la pharmacie », lance le personnel. « Non. Comment ça ! C’est le business. Je te donne 3000 Fcfa pour oméprazole », relance le garde-malade. « Je veux juste t’aider. Ce que je fais est illégal. J’ai même déjà reçu une demande d’explication de mon boss », lâche le personnel impatient et agacé. Avec un pincement au cœur, Mathias T. cède et lui remet 4500 Fcfa.

Couverture santé

«Vivement que la couverture santé universelle soit mise en place rapidement». Tel est le souhait de Christelle Ngono, rencontrée au Centre hospitalier universitaire de Yaoundé (Chuy) , le 20 août 2019. « Mon époux est décédé deux semaines après son hospitalisation. Nous avons dépensé d’énormes sommes d’argent. Le personnel soignant savait qu’il allait mourir mais il nous a laissé remplir ses poches et les caisses de l’hôpital et dormir sous le froid où j’ai contracté de la fièvre », s’indigne cette veuve.

« Si tu n’as pas d’argent, il ne faut pas se rendre dans un établissement hospitalier.  Comme certains employés n’ont pas de statut et d’autres sont mal payés, leurs cibles sont les malades », se désole-t-elle. Durant son séjour, elle affirme avoir vu plusieurs personnes mourir faute de moyens. « Que l’Etat se bouge et que le personnel médical donne plus des soins humanisants », implore-t-elle.
 


Paulette Ndong

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