Cameroun: le spectre de la guerre civile plane à nouveau

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Dans une tribune publiée dans le magazine panafricain Jeune Afrique, le chercheur Hans De Marie Heungoup met en garde contre le spectre de d'une guerre civile qui menace le Cameroun


Ce dimanche 20 mai le Cameroun célèbre sa fête nationale qui marque l'unité entre le Cameroun francophone et le Cameroun anglophone. Quarante-six ans plus tard, le pays est plus que jamais divisé.

Le Cameroun fait face à une insurrection qui ne cesse de croître. La situation dans les régions anglophones (Nord-Ouest et Sud-Ouest) continue de se détériorer. L’Est, l’Adamaoua et le Nord subissent quotidiennement la violence des coupeurs de route, voleurs de bétail et braconniers, et Boko Haram, même affaibli, n’accorde aucun répit aux populations de l’Extrême-Nord. À l’approche de l’élection présidentielle prévue cette année, les clivages ethniques s’accentuent et la tension politique atteint son paroxysme.

Il y a un an et demi, même les Camerounais les plus pessimistes n’imaginaient pas que la crise dans les régions anglophones, où résident 20% des 24 millions d’habitants du pays, puisse aboutir à une insurrection armée qui menace à présent de se muer guerre civile. L’Ambazonie, nom que les séparatistes anglophones donnent à l’État qu’ils veulent créer, n’était connue que d’une poignée de Camerounais francophones et l’idée de sécession semblait être l’apanage de quelques militants vieillissants du Southern Cameroons National Council, un parti indépendantiste interdit par les autorités.
 

Le réveil du mouvement séparatiste

Las ! Les Camerounais se sont trompés sur toute la ligne, sans doute aveuglés par la propagande du pouvoir de Yaoundé. Ils ne se doutaient pas que l’idéologie séparatiste avait commencé à imprégner les organisations de la société civile anglophone (associations de jeunes, associations d’épargnants connues sous le nom de tontines, mouvements étudiants, syndicats) et une partie de la diaspora dès les années 2000. Le socle intellectuel et les symboles de l’idéologie séparatiste (hymne, drapeau, ouvrages, poèmes, chansons) étaient quant à eux déjà présents, et ont fait le lit de ces transformations du corps social.

Mais ce sont les revers électoraux répétés du principal parti d’opposition, le Social Democratic Front, à dominance anglophone, qui ont redonné une voix aux idéologues de la sécession au sein de la population anglophone. Créé en 1990, le Social Democratic Front est en partie né des frustrations des anglophones et a permis de canaliser les idées sécessionnistes à travers le projet du retour au fédéralisme, aboli en 1972.

Mais ce parti, aspirant à une stature nationale, a graduellement dilué son plaidoyer pour le fédéralisme, tandis que les fraudes électorales et hostilité des francophones à l’idée de voir un anglophone gouverner persuadaient beaucoup d’anglophones qu’il n’accéderait jamais au pouvoir. Par ailleurs, au tournant des années 2000, la décentralisation prévue par la Constitution de 1996 (en grande partie pour contenter les anglophones à la suite de la suppression du fédéralisme) apparait de plus en plus comme illusoire, malgré l’adoption d’une loi sur la décentralisation en 2004 et de décrets subséquents.

Lorsque les grèves d’avocats, d’enseignants et d’étudiants se multiplient en octobre 2016, le gouvernement de Yaoundé les sous-estime. Au lieu de tenter de répondre aux demandes des syndicats, il cherche à les annihiler en recourant à ses méthodes habituelles du déni, puis de la répression. Il ignore alors que ces turbulences traduisent une colère sociale et un mécontentement politique profondément enracinés.

La suite est connue : répression aveugle, opérations « villes mortes », fermeture des écoles, coupure d’internet, mesures insuffisantes et tardives du gouvernement, jusqu’au massacre d’une quarantaine de manifestants en septembre et octobre 2017. Aujourd’hui, un mouvement insurrectionnel armé est actif dans la partie anglophone du Cameroun.

Constitué d’une dizaine de milices, il comprendrait plus de 500 combattants, de mieux en mieux armés et soutenus par une partie de la population, en particulier rurale. Ces milices armées attaquent les forces de sécurité et représentent actuellement un défi sécuritaire bien plus important que Boko Haram.

    Le spectre d’une guerre civile plane à nouveau sur le pays

Au cours des sept derniers mois, une cinquantaine de membres des forces de sécurité ont été tués (soit deux fois plus qu’à l’Extrême-Nord sur la même période), ainsi qu’un nombre indéterminé de combattants séparatistes. Selon le Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale, les victimes civiles se comptent par centaines depuis un an et des dizaines de villages ont été incendiés, souvent par les forces de sécurité. Plus inquiétant encore, ces milices contrôlent, au moins ponctuellement, des portions de territoires en zone rurale et promettent de perturber les élections présidentielle, législatives et municipales prévues avant la fin de l’année.

Les violences ont généré une crise humanitaire sans précédent dans la zone : 160 000 personnes déplacées dans le Sud-Ouest et Nord-Ouest et 34 000 réfugiées au Nigeria. Plus de 500 militants anglophones restent en détention. Le Cameroun a connu par le passé 12 années de guerre civile au moment de l’indépendance (1955-1971). Alors que les milices prennent désormais des individus en otage et exigent des rançons, imposent des taxes aux véhicules commerciaux et tuent des civils coopérant avec l’État (appelés « black legs »), le spectre d’une guerre civile plane à nouveau sur le pays.
 

Sortir de l’ornière

Le dialogue et une négociation demeurent l’unique solution viable. Elle est dans l’intérêt des deux parties. Etant donné le développement mois après mois des milices, la poursuite de l’option armée ne pourrait conduire l’État camerounais qu’à l’échec ou à une victoire à la Pyrrhus, obtenue à l’issue d’une lutte prolongée et coûteuse tant en vies humaines qu’en ressources matérielles.

Les séparatistes savent qu’ils ne parviendront pas à évincer l’État des régions anglophones et ne peuvent prétendre qu’à les rendre ingouvernables. Ils réclament donc une médiation internationale, mais le gouvernement camerounais s’y refuse ; il a rejeté des propositions de médiations des Nations unies et de plusieurs ambassades occidentales.

Dès lors, l’Église catholique apparait comme l’un des rares médiateurs qui puisse être accepté (ou plutôt toléré) par les deux parties, car la société civile et l’opposition sont affaiblies, divisées et peu crédibles.

Il est temps que le président camerounais agisse pour éviter une guerre civile qui aurait nécessairement des répercussions dans les régions francophones. L’Église catholique, dont la mission comprend la promotion de la paix et du dialogue social, devrait dépasser ses rivalités intestines pour inciter au dialogue et se poser en médiateur impartial. C’est sans doute aussi une occasion pour elle de faire preuve d’unité et de renforcer sa crédibilité auprès de l’opinion publique camerounaise. Les partenaires internationaux du pays, tels que la France et les États-Unis, devraient l’encourager et l’accompagner dans cette démarche.

Hans De Marie Heungoup    

Hans De Marie Heungoup est politologue et chercheur à l'International Crisis Group. Il est aussi l'auteur de "Le BIR, la GP et le pouvoir au Cameroun" (Berlin), Éditions Universitaires Européennes, Septembre 2011.

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