Cameroun - Education. Jean-Marc Bikoko : « L’entrée dans les grandes écoles est une affaire de réseaux »

Mutations Jeudi le 16 Juillet 2015 Opinion Imprimer Envoyer cet article à Nous suivre sur facebook Nous suivre sur twitter Revoir un Programme TV Grille des Programmes TV Où Vendre Où Danser Où Dormir au Cameroun
Enseignant, président de la Centrale du secteur public, il se prononce sur l’accès aux écoles de prestige.

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Quel est votre avis sur les modalités et pratiques en matière d’entrée dans les grandes écoles au Cameroun, notamment l’Enam, l’Emia et l’Iric?
Je ne saurais donner une réponse globale en ce qui concerne l’entrée dans certaines grandes écoles dites de « prestige » sans au  préalable ressortir la spécificité de chacune d’elles, afin de rappeler les missions des unes et des autres. En effet, pour ceux qui ne le savaient pas, l’Enam a en charge la  formation des hauts cadres de l’administration publique, de la magistrature, des affaires économiques et du développement social. L’Iric  est  chargée  de  la formation  des  hauts  cadres  de  la  coopération  et  de  la  diplomatie. L’Emia a la charge de former les officiers  de l’armée et de la gendarmerie.

Même comme le processus d’accès à chacune de ces écoles est régi par des textes précis (le Décret N° 2000/696/PM du 13 septembre 2000 fixant le régime général des concours administratifs, complété par l’arrêté N°004831/Minfopra du 10 octobre 2012 portant régime des études et de la scolarité dans les Divisions administratives et des Régies financières de l’Ecole nationale d’administration et de magistrature), il est de notoriété publique que les méthodes en vigueur s’écartent des normes édictées et reposent essentiellement sur le népotisme, le favoritisme, le tribalisme et la corruption. Toutes choses qui sont à l’origine du dicton «quelqu’un est quelqu’un derrière quelqu’un qui lui-même est quelqu’un derrière quelqu’un». Il est vrai que certains enfants de  « pauvres », tout comme certains enfants de « riches » ou de tenants du pouvoir actuel, sont admis dans ces écoles par leur mérite personnel, malheureusement, il s’agit des cas rares qui constituent des exceptions permettant de confirmer la règle. Le cas des listes multiples de résultats de l’Iric ou les décès survenus en cours de stage physique de l’Emia sont  là pour attester de ce que les admissions sont truquées sous l’influence  de certains des réseaux qui se disputent le leadership au sein du landernau politico-administratif au pouvoir.

Ces écoles constituent-elles dès lors des moules de reproduction de l’élite dirigeante ?
C’est une vérité de Lapalisse. Sans avoir besoin d’être politologue, une analyse froide du fonctionnement du système de gouvernance du Cameroun repose sur une stratégie claire : la mise en place d’une aristocratie régnante. C’est-à-dire que le Cameroun de demain doit être dirigé par les enfants des gouvernants d’aujourd’hui. C’est sur cette base qu’un certain nombre d’écoles dites de « prestige » ou de « souveraineté » ont  été ciblées pour la reproduction de l’élite gouvernante de demain, laquelle se recrute essentiellement parmi les fils des gouvernants actuels. Il s’agit de l’Enam, l’Emia, l’Iric et l’Ecole supérieure de police où les étudiants bénéficient d’une bourse indiciaire correspondant à la catégorie professionnelle de la profession concernée. Dans ces écoles, les noms des admis aux différentes sessions des concours d’entrée renvoient clairement d’années en années,  soit aux géniteurs occupant généralement des postes de responsabilités stratégiques dans le gouvernement,  soit à certaines régions où se recrutent la majorité des tenants du système actuel, soit alors à des fils dont les parents disposent d’une bonne assise financière. Il est des années où la rumeur a laissé courir l’information selon laquelle, certains admis n’auraient pas composé.

Vous ne verrez jamais les enfants de ces gouvernants frapper aux portes des véritables écoles de prestige malheureusement prolétarisées à dessein que sont les écoles de formation des enseignants ou des personnels médico-sanitaires par exemple, réservées aux enfants des gouvernés actuels. Les écoles normales supérieures constituent un exemple fâcheux en la matière. Les textes régissant ces institutions et toujours en vigueur accordent une bourse  indiciaire à chacun des étudiants admis, curieusement et sans explication, non seulement les futurs enseignants ne bénéficient pas de la bourse qui leur est du, mais aussi et surtout sont soumis au paiement de la scolarité. Pour le Syndicat national autonome de l’éducation et de la formation (Snaef) et pour la Centrale syndicale du secteur public (Csp), il s’agit ni plus ni moins que d’un complot contre le peuple Camerounais.

Avez-vous connaissance des techniques de fraude utilisées ?
Je  ne pense pas que l’on puisse parler de  fraude à proprement parler. Il s’agit plus de trafic d’influence et de corruption (achat des places) qui dépendent aussi des écoles. Nous avions eu écho il y a quelques années du décès d’un enfant d’une élite gouvernante en pleine formation dans une de ces écoles, la raison évoquée étant que le dossier médical de l’intéressé aurait été travesti. On parle également des cas de passes droits ou alors de listes confectionnées par des pontes du régime envoyées aux directeurs desdites écoles, aux  ministres  concernés  ou aux membres du jury pour ne parler que des trafics d’influence. On parle aussi des cas d’enrôlement dans les sectes de différentes natures via le maniement ou l’achat des consciences (Rose croix ; Franc maçonnerie ; les réseaux des homosexuels etc…..), avec promesse de promotion rapide et de nomination à des postes stratégiques de la  nomenklatura du pays. On parle enfin de réseaux de vente des places moyennant de grosses sommes  d’argent.

Comment faire pour sortir de ce cercle vicieux?
Les discours politiques parlent de plus en plus  de climat des affaires, il faut savoir que quel que soit le degré de pourrissement, le Cameroun est obligé d’évoluer vers la bonne gouvernance et la transparence. Au  regard  des exigences de développement de notre pays et du contexte international de plus en plus compétitif et qui fait plus que jamais  appel à des compétences dans des domaines variés, il  est  important   de  revoir  tout  le  processus  d’entrée  dans  ses  écoles,  en  accordant la priorité au mérite, pour donner la  chance  à  tous les jeunes Camerounais, sans discrimination. Il faut passer des slogans aux actes pour que les organismes de notation financière puissent objectivement classer le Cameroun  dans une échelle qui permette à notre pays de ré-inspirer confiance,  d’attirer les Ide [investissements directs étrangers, ndlr], et  promouvoir l’investissement privé interne. Enfin, nous pensons qu’il  faudra  désormais privilégier  les  concours  professionnels.  Ne  devraient entrer  dans  les grandes  écoles  à  l’exception  de  l’Emia  que  les  cadres  ayant  déjà  travaillé  dans  l’administration  après  un  certain nombre  d’années  de service.
 

Propos recueillis par G.P.O

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